
Roger-Maurice Bonnet, astrophysicist, former Director for Science at the European Space Agency, former COSPAR President and ISSI Director, has left us Jan.26, at the age of 88. Numerous hommages have been published since, in Europe and beyond. I give here in French the short address to my friend Roger, which I presented on Feb.6 at the familial ceremony in Clermont-Ferrand.
Ariane et Arnaud, merci de m’avoir proposé l’impossible tâche de rappeler la vie de science qui fut celle de Roger, notre ami. Tant d’hommages ont déjà paru dans l’émotion de son départ !
Fin des années 50. Roger étudie la physique à la Sorbonne, à Paris. Trois hommes vont décider de son destin. Evry Schatzman, homme de gauche lié à sa famille, y est professeur et y fonde l’astrophysique française, presque ignorée jusque-là au profit d’une astronomie plus traditionnelle.
Jean-Claude Pecker élève de E Schatzman, et Jacques Blamont aux ambitions immenses viennent de dessiner le programme de Versailles, la route à suivre dans l’exploration spatiale du Soleil et de l’univers. En 1962, guidé par J-C Pecker dont l’amitié ne se démentira jamais, Roger débute la préparation d’un doctorat dans le laboratoire qu’a créé J Blamont. Il devient “l’homme de l’ultraviolet solaire”, c’est alors que nous nous rencontrons, puisque j’étais alors destiné à devenir “l’homme de l’infrarouge solaire”.
Roger, toujours souriant, passionné, méthodique, conçoit des instruments, en équipe la fusée Véronique qu’il lance au Sahara où il rencontre Reimar Lüst, futur président de l’Agence spatiale européenne dont il deviendra un ami, soutient sa thèse. Dans ce laboratoire bouillonnant d’idées et de jeunes talents, la ‘révolution’ de 1968 suscite une rébellion majeure que Roger sait canaliser, puisqu’il devient directeur du nouveau laboratoire CNRS dont le combat commun obtient la création progressive. La qualité de ses projets lui ouvre les portes de la NASA (satellite OSO-8, lancé en 1975), de l’Europe et de l’Union soviétique avec deux lancements vers la comète de Halley en 1986, dont Roger est si fier. Que de noms faudrait-il citer ici, ces premiers frères d’armes de Roger : Jean-François Crifo, Philippe Delache, Philippe Lemaire, Jean-Pierre Delaboudinière, Alfred Vidal-Madjar…
Quinze ans de succès suffisent pour qu’en 1983 Roger soit appelé à la tête de la science au sein de la jeune Agence spatiale européenne. Il y demeure 14 ans et son action laisse une marque indélébile sur l’avenir spatial de l’Europe. Il établit Horizon 2000, le premier programme scientifique à long terme de cette Agence, indispensable pour la positionner vis-à-vis de la grande NASA, qui apprend qu’il faut compter avec cet homme aussi enthousiaste que résolu, à l’exceptionnelle qualité d’écoute.
Roger aurait aimé devenir professeur d’université, et cet amour de la transmission fut un lien fort entre nous. Nous avions rêvé ensemble d’installer son laboratoire sur le campus d’Orsay, et je fus heureux d’apporter ma pierre à ce rêve, qui se réalisa en 1984, alors que Roger était déjà à l’Agence. Cet Institut d’astrophysique spatiale élargit le champ des missions à succès, vers le Soleil avec SoHO et vers la cosmologie avec Planck. Issues d’Horizon 2000, ces deux missions ont aujourd’hui des moissons scientifiques exceptionnelles.
L’action de Roger ne s’éteignit pas avec son départ de l’Agence en 2001. Sa passion européenne se développa à Berne, à la tête de l’Institut ISSI, qui l’emmena jusqu’en Chine. Il fallait entendre son enthousiasme lors de ses retours de l’Empire du Milieu ! En parallèle, jusque 2012, il présida le COSPAR, ce rassemblement de toutes les agences spatiales du monde. Qui mieux que lui pouvait couvrir ce champ immense et être entendu de tous ?
L’amitié que donnait Roger était sans ombre et sans retour. Pour notre collègue Richard Gispert, disparu prématurément, il évoquait ‘cette estime profonde et pudique que l’on porte aux êtres valeureux’.
Roger, il y a 18 ans, avec ton ami Lo Woltjer, qui fut un exceptionnel Directeur général de l’Observatoire européen austral (ESO), vous interrogiez l’avenir de notre humanité dans un livre magnifique dont tu étais si heureux. En préface, vous écriviez : Jusqu’ici nous avons eu affaire à l’univers entier, alors pourquoi avons-nous décidé de regarder cette petite sphère de roches, d’eau et d’air sur laquelle nous vivons ? La suite du livre est un cri d’amour, très argumenté, pour notre survie pendant des millénaires.
Vos quelques lignes me font songer à l’épitaphe que l’immense astronome Johannes Kepler avait composé pour sa tombe : Je mesurais les cieux. Je mesure maintenant les ombres de la Terre. L’esprit était céleste. Ici gît l’ombre du corps. Roger, ton intelligence a conquis des horizons chimériques – le titre de ton premier ouvrage pour partager largement ton amour de la science -, la vie, la découverte, les enfants étaient pour toi ‘magnifiques’, magnifiques, ce dernier mot que j’entendis de toi il y a quelques semaines. Oui, ton esprit était céleste. Désormais nous ne savons plus ce que tu mesures dans ce grand mystère que tu as rejoint, mais notre lien avec toi demeure.